Rêvé à ce bel étudiant des Beaux-Arts de Nantes que je fréquente un peu, et qui, l’autre jour, m’a fait relire un entretien informel que je lui avais donné (à l’issue d’un de nos dîners alcoolisés). Son image a sans doute été ravivée par l’étudiant d’hier, dont j’ai regardé le journal filmé. Je parlais au Nantais, ou lui faisais passer un texte, lui révélant que j’étais amoureux de lui. Il accueillait cette confidence avec embarras, il se drapait dans sa pureté.

Rêvé aussi de ma psy, dont j’ai aperçu, l’autre soir, le visage redevenu sérieux après qu’elle m’a quitté dans un grand sourire (ce sont de ces clins d’œil en coulisse que permet Skype, pour peu que traîne la déconnexion). Elle s’éclipsait un moment, pour aller ouvrir la porte au patient suivant. Mais le mur qui me sépare d’ordinaire de cette antichambre s’effondrait, tel un rideau de théâtre, plus ou moins par la faute de ma psy qui ne prenait pas les précautions nécessaires. Un inconnu surgissait, gueulant, tempêtant, nullement gêné de me voir là. Elle se retournait vers moi, confuse devant ce scandale.

J’ai rêvé de choses que je n’arrive pas, après coup, à fixer dans ma mémoire. Il y avait Laurent Goumarre, bienveillant. Il y avait des gens qui pleuraient, un groupe de garçons au cœur duquel je me tenais. Il y avait Cyril, ou Dominique, un être que j’avais aimé et qui revenait vers moi, effaçant comme si de rien n’était notre longue séparation. Un sentiment de plénitude bienheureuse planait sur tout cela, comme en rêvent les personnages à la fin d’une pièce de Tchekhov.

J’ai rêvé aussi, une autre nuit, d’un garçon que j’ai connu au lycée et qui ne m’intéressait pas spécialement. Il était trapu, très masculin, et éveillait les ardeurs d’un de mes camarades, un garçon effeminé qui entrait dans la carrière homosexuelle. Et voilà que dans mon rêve il me faisait une déclaration d’amour. Depuis tout ce temps il n’avait jamais cessé de m’aimer. Je recueillais cet aveu comme un signe : celui qu’on pouvait m’aimer, moi aussi, malgré les apparences.

Rêvé que j’étais prisonnier, ou interné plus exactement dans une unité psychiatrique. Dans un espace aux murs immenses, semblable à un décor de Caligari, j’attendais d’être entendu par deux psychiatres/flics qui ne se pressaient pas de s’occuper de mon cas. A chaque fois que je voyais passer l’un d’eux, il se dérobait pour palabrer avec son collègue. Je portais un uniforme de type carcéral américain, mais allais et venais librement dans cette sorte de hall, répétant la leçon à leur dire pour paraître sensé, vertueux, plein de bonnes résolutions. Il ne fallait pas que j’en fasse trop non plus, me disais-je, de peur, pour le coup, d’être pour de bon incarcéré. Tout en affectant un air gentil, je ressentais l’horreur de ma situation.

Un peu plus tard, je me retrouvais dans une cellule avec d’autres prisonniers. Il y avait dans un coin une espèce de litière pour chats, remplie d’étrons, qui faisait pester l’un d’entre nous contre cette ambiance irrespirable. Je me détournais de cette puanteur, pour accrocher, au-dessus de mon lit, des photos censées me donner le moral. Il y avait là une bonne volonté très années cinquante, entre Nous sommes tous des assassins et Le Salaire de la peur, une obsession, typique de cette époque, de sublimer le désastre.

Rêve : je rencontre René Clair, dans le vernissage d’une exposition consacrée à un thème d’avant-garde. Il a préparé une conférence pour laquelle il a beaucoup travaillé. Il tient une liasse de papiers à la main. Il a ces traits creusés, cette mine désabusée, qu’on lui voyait au soir de sa vie. Il déambule, cherchant des interlocuteurs qui font défaut, évoquant son premier film dada (Entr’acte). Il semble avoir des choses nouvelles à dire à ce sujet. En fait, il reprend son ronron solennel, à propos du public du théâtre des Champs-Elysées, qui lui, au moins, était un public vivant, capable de siffler. Dans le demi-sommeil, je songe à cette sclérose de la pensée qui nous guette tous, passé un certain âge, et rôde quand j’écris.

Me voici à la recherche d’un appartement de banlieue (à Montrouge ?), où je suis censé prendre mes quartiers. C’est la nuit, je n’ai pas l’adresse, j’échoue chez des gens auprès de qui je me renseigne. Cela ressemble à un bureau, le décor est vieillot, la patronne, à la cantonade, donne des instructions pour m’aider à retrouver l’adresse perdue. Je ne me souviens même pas du prénom de la personne chez qui je loge. Sur un annuaire géant qui s’affiche au mur, on ne retrouve qu’un nom, dont je crains qu’il ne suffise pas.

J’ai remarqué que je rêvais davantage en fin de semaine, peut-être parce que j’aime à conclure celle-ci par un récit de cette sorte. La première partie de mon songe se perd un peu dans les limbes. J’arrivais chez mon amie Marie Anne Guerin, qui me vantait je ne sais quel texte théorique, ou roman britannique (affiché, ce me semble, sur son mur). Elle me traitait avec une certaine nonchalance, me faisant comprendre que je n’étais plus tout à fait de la famille. Elle exhumait une vieille photo où je figurais, en blouson de cuir et look seventies, parmi d’autres personnes. Fondu enchaîné vers le sommeil. Un sommeil qui se trouvait troublé par deux de mes amis, Pierre-Yves Geoffard et Marc Bagarry, qui revenaient de faire la fête et déboulaient dans ma chambre, se souciant peu de me réveiller.

Une autre séquence me revient plus clairement. Je participe à une manifestation qui ressemble à un festival de cinéma. Celui-ci se déroule sous haute surveillance, sous la censure d’un pouvoir évoquant le nazisme. La première partie de la situation s’enfonce dans le brouillard. Il m’en reste une oppression violente, un sentiment d’angoisse, que je combats en m’arrachant aux colloques où se complaît la petite société cinéphile. Je rebrousse chemin pour délivrer mon camarade Dominique Marchais, prisonnier d’une caverne que recouvrent des morceaux de scotch. Je déchire le scotch à la diable, à mains nues, avec la peur d’être surpris. J’achève le travail en tranchant, avec des ciseaux, cette muraille qui le dissimule à mes yeux. Il est là, debout, au fond de la grotte, égal à lui-même alors qu’il n’a pas mangé depuis plusieurs jours (je le craignais mort). Il a un faux air de Clint Eastwood. Il ne me remercie même pas, et se met carrément en colère lorsque je l’invite à rejoindre le colloque où l’on est en train de présenter ses films, au bout de la route. Il me dit qu’on s’en fout, que l’important c’est de toucher le public.

Retourné au colloque, je m’inquiète de laisser dans cet état le mur de scotch que j’ai détruit, il vaudrait mieux camoufler tout cela. Je reviens sur mes pas, et dissimule les morceaux qui pendent, notamment au fond d’une espèce de château de sable que je défais. Je vois se profiler, en bas de la route (c’est-à-dire du côté inverse des lieux d’où je viens), une voiture où se devinent des nazis. Je rebrousse chemin à nouveau, dans la nuit, bientôt rejoint par un inconnu à vélo, dont je crains le pire. C’est un quidam excentrique, qui m’apostrophe sur le mode : “Ah, elle est belle, la France ! C’est du joli.” 

Je me retrouve dans une buvette en plein air, épicentre du festival de cinéma. A un serveur noir, je demande une coupe de champagne. Je suis étonné que dans ces parages, on ne me réponde pas par la négative. J’aimerais rejoindre les autres membres de la communauté cinéphile. Mais on a enlevé la carte SIM de mon téléphone, et j’ai perdu tous mes contacts. Un appel s’affiche, je n’identifie pas le numéro. On m’a refilé un autre téléphone, pas encore activé.

Je fais des rêves mondains, où le cinéma tient une certaine place. L’autre nuit, je conseillais le programmateur de la Cinémathèque française, qui s’évertuait à trouver de nouvelles idées. Pourquoi pas un hommage à Laurence Olivier ?, lui disais-je, et je lui faisais valoir ses trois films tirés de Shakespeare. Ainsi que son pedigree d’acteur de cinéma : Le Prince et la Danseuse, Les Hauts de Hurlevent… A ce dernier titre, mon interlocuteur faisait la grimace. 

Cette nuit, je me suis retrouvé dans un colloque de cinéma où se pressaient les people. Alors que j’attendais de passer mon tour, mes quelques notes à la main, Chiara Mastroianni venait me saluer, me demandant si j’étais un ami d’Arthur Dreyfus (j’apprendrais plus tard qu’il l’avait informée de ma présence). Elle me prodiguait de singulières gentillesses.

Cela n’en finissait pas, les orateurs succédaient aux orateurs, et mon tour ne venait jamais. Errant aux abords de la salle de conférences, j’apercevais, de loin, X…, bien forcé de me claquer la bise. Nous échangions deux ou trois mots convenus, je n’osais solliciter ses impressions sur mon dernier envoi livresque. Il jetait son dévolu sur un(e) adolescent(e), qui traînait dans les parages. J’avais oublié de lui parler de son dernier film.

A présent, l’attention publique se focalisait sur un acteur à peine connu : le jeune Pakistanais de la série The Night of, découverte ces soirs-ci. Il était plus beau qu’il n’est en vérité, répondant aux questions indiscrètes d’une assistance avide de potins. Je prenais la parole, sans y être invité : “On se croirait dans Lola Montès.” Je revoyais les lustres qui montent et descendent, j’entendais les cris de la foule, et tout le Barnum médiatique mis en scène par Ophuls. On se tournait vers moi, sans comprendre à quoi je faisais allusion. 

Il y avait de moins en moins de monde. Y… entamait avec moi une conversation joviale, avant de s’éclipser. On se trouvait, maintenant, dans l’ancienne Cinémathèque de Chaillot, avec ses espèces de parpaings troués, tenant lieu de décoration murale. J’hésitais à m’en aller, moi aussi. Après tout, je n’avais pas préparé grand chose, et je risquais d’être pris en défaut. Je me demandais si Y… était encore là, en haut, et si les mondanités allaient continuer.

Rêve : j’ai rendez-vous avec X…, chez une personnalité qui semble importante, et qui porte un nom composé. J’ai pris le parti, hardi, de porter des bottines en croco à talons hauts. Je m’effraie de mon audace, et crains que X… ne s’en aperçoive. Je suis en avance, et la dame m’accueille. Nous n’avons pas grand chose à nous dire, nous tuons le temps en mangeant quelque soupe. X… arrive, survoltée comme d’habitude. Je reste debout, en escomptant que mon jean, qui descend très bas, cachera mes chaussures. Elle ne s’aperçoit de rien, vaque à ses tractations. La dame ennuyée a été remplacée par des messieurs de type mafieux. L’un d’eux, examinant la marchandise comme un usurier d’antan, nous prévient qu’elle est fausse mais qu’on n’aura pas de mal à l’écouler. Ce doit être un tableau, ou des billets de banque.

Un peu plus tard, nous nous trouvons toujours au même endroit. Je suis occupé à je ne sais quelle tâche, des photocopies sans doute. Alors que je m’assieds, imprudemment, X… aperçoit mes bottines et les compare aux siennes, qui sont strictement semblables. Dieu merci, elle ne vérifie pas la hauteur des talons. Elle ne semble guère s’étonner de ma taille, plus élevée que la moyenne, ni de ma démarche tandis qu’on s’éloigne l’un et l’autre dans la rue. Je fais effort pour paraître normal, juché sur mes talons de dix centimètres. Au cas où l’on me démasquerait, je prétendrais que je les porte pour me rehausser. Hélas, je suis parti avec un sac qui n’est pas le mien et j’ai oublié celui-ci, dans l’officine douteuse de tout à l’heure. Il y a dedans mon ordinateur et des effets auxquels je tiens. Il va falloir refaire tout ce chemin en sens inverse.

Rêve : je suis avec ma mère, couché dans le même lit. Elle s’attache à me dissuader d’acheter une maison qui me plaît. Elle attire mon attention sur des signes bizarres, gravés au cœur du mur, et qui prouvent selon elle que la maison est hantée.

Je songe à ce film qui m’a tant marqué, quand j’avais douze ou treize ans : La Maison du diable. On y entendait le souffle d’on ne sait quel esprit, à travers l’épaisseur d’un mur filmé en très gros plan. On y voyait Julie Harris, sombrant dans la folie, empruntant un immense escalier en colimaçon où achevait de vaciller sa raison. Ce sont du moins les images qui m’ont frappé, et que j’ai retrouvées, intactes, en revoyant le film une quinzaine d’années plus tard. Autour, un récit que j’avais oublié, et où il est question d’une expérience scientifique menée par un groupe dans une demeure qui a mauvaise réputation. Les tendances lesbiennes du personnage de Claire Bloom, les palabres pour chercher à ces phénomènes une explication rationnelle, ce n’est qu’une architecture de scénaristes qui s’effondre dans le souvenir. Ce qui reste, ce sont les plongées dans l’inconscient. Mais elles n’auraient pas ce caractère fascinant si elles n’étaient encadrées par du récit. 

Je pense à un film que j’ai vu plus récemment : Ulysse souviens-toi, de Guy Maddin. Cela se passe aussi dans une maison sinistre, où grouillent les revenants. Mais ces chimères sont si décousues, si peu fondées en vraisemblance qu’elles ne produisent aucune terreur. Elles ont l’arbitraire des images mentales. Pour que mon esprit soit attiré par un gouffre, il faut qu’un garde-fou m’en protège, et lui prête quelque sens. De même, qu’ai-je à faire de ces films gore où l’on découpe les gens en morceaux, où le sang jaillit de tous côtés ? S’il m’arrive de me retrouver au cœur d’un public de teen agers rigolards, c’est toujours pour des histoires de maison hantée, de poupée maudite. Quelque chose qui porte la trace du passé, de la convention (de la religion ?), quelque chose qui bascule et qui pourtant conserve une forme.

Remis à la lecture de romans, ce qui ne m’était pas arrivé depuis quelque temps. J’ai attaqué La Maison d’âpre-vent (c’est-à-dire Bleak House) de Dickens, en alternant, pour finir ce long week-end pascal, avec Crime et Châtiment (commencé il y a bien des années, repris cet été, laissé en plan) et Aurélien (que je traîne depuis près de quatre ans). Je vis, à la lecture, les mêmes déchirements que dans l’écriture. Je suis forcé de chasser les pensées comme des mouches, pour me frayer un chemin. A chaque ligne, des images surgissent (qui me renvoient à d’autres livres, ou à des moments de ma vie, ou à des intuitions obscures). Ce ne serait rien, si elles ne demandaient d’être élucidées, sur-le-champ ; si elles ne faisaient que passer, en écho aux mots qui défilent. Elles captivent mon attention, m’obligeant à un effort renouvelé pour ne pas m’arrêter. Le seul fait d’en prendre conscience les rend menaçantes. 

J’ai parlé d’images, j’ai parlé de pensées. Ce sont, plus exactement, des images qui aspirent à se traduire en pensées, ou, plus poétiquement, des fantômes de pensées. Ils sont faits de la peur de rater un possible, ou de ne point dominer assez les tenants et les aboutissants de la situation. C’est pourquoi je suis plus à l’aise, justement, avec les écrivains à situation (Dostoïevski ou Green) qu’avec ceux qui sollicitent l’intelligence du lecteur (Dickens annonce Proust dans cette ambition). Il me faut une situation qui me fascine, ou s’impose dans une lumière d’évidence. Les déambulations de Raskolnikov ont quelque chose de fatal qui me rassure. Quelle que soit l’opacité dont l’auteur les enveloppe, elles répondent à une nécessité dramatique. Ce que je préfère en littérature a toujours plus ou moins à voir avec le théâtre (un certain théâtre). J’ai besoin d’un nœud, qui me confisque ma liberté et m’empêche de m’évader.

Moi qui dîne au restaurant chaque soir, depuis des années, me voici mangeant à la maison, à vingt heures, en regardant les nouvelles du Coronavirus. Dimanche, invraisemblable soirée électorale, où défilent des politiciens qui ne ressemblent plus à rien, qui ne se réjouissent même pas de voir triompher leurs couleurs. Seule Nadine Morano fait le job, en agressant un secrétaire d’Etat coupable de ne pas dire toute la vérité aux Français. Nul journaliste n’a été dépêché en région. La seule envoyée spéciale campe sur les Champs-Elysées, et croit bon de nous redire, toutes les vingt minutes, que les magasins sont fermés et qu’il n’y a personne dans les rues. Elle m’énerve en parlant d’une avenue “définitivement” déserte, ce qui est un anglicisme peu rassurant. Edouard Philippe paraît, tragique, décomposé, butant sur chaque mot. Une béance bizarre vient manger sa barbe. On pressent, derrière tout cela, des lendemains funestes.

Hier soir, longue allocution de Macron, les yeux dans les yeux de la France. Ils sont très bleus, ces yeux, et je ne peux me défendre d’être sensible à son côté jeune premier conventionnel. Je vérifie le nœud de sa cravate, je m’inquiète des plis que fait son manteau, sur les épaules. Il met les silences là où il faut, il répète, avec le ton juste : nous sommes en guerre. Il a l’air de jouer Churchill dans une pièce de théâtre amateur. Est-ce qu’il croit un mot de ce qu’il raconte ? Je me laisse gagner par un frisson d’émotion, quand il déclare suspendre sa réforme des retraites, ou quand il nous exhorte à profiter du confinement pour lire. Ce n’est pas Sarkozy qui aurait eu cette idée. 

Charles et moi regardons la fin d’un film que j’ai entamé la veille. Il s’agit de La Fin d’Hitler, l’une des dernières réalisations de Pabst qui essayait de faire oublier ses compromis sous le IIIeme Reich. Dans un bunker, au cœur de Berlin encerclé par les Américains et les Russes, Hitler éructe ses imprécations auprès d’un état-major tétanisé. C’est plein de clairs-obscurs dans le style années vingt, de perspectives fuyantes et de regards torves. L’acteur qui joue le Führer pourrait faire passer celui-ci pour un modèle de retenue. Il dialogue, échevelé, avec un portrait de Frédéric II. Eva Braun est une gretchen terne, que trouble à peine la proximité du suicide. Seule belle séquence : celle où une femme, au mess des officiers, commence à se déshabiller et improvise une danse lascive. On voit resurgir toute la fascination de Pabst pour l’érotisme né des ruines.

Du même, regardé aussi Don Quichotte. C’est une somptueuse reconstitution des gravures du XVIIeme siècle, mue par une croyance à l’imagerie qui manque cruellement aux faiseurs de films d’aujourd’hui. Les chapeaux sont trop pointus, les robes exagérément carrées. Don Quichotte/Chaliapine chante à tout bout de champ, avec un accent slave qui rend les paroles incompréhensibles. Et pourtant ce monde existe, parce qu’il prend le cliché au pied de la lettre. On n’imagine plus Sancho Pança autrement que sous ces traits-là. C’est peut-être le naturalisme de Pabst (mêlé à un expressionnisme naïf) qui lui permet de réincarner Cervantès, mieux que n’eût pu le faire un metteur en scène plus baroque. A la fin, une idée géniale. Après qu’on a vu brûler tous ces livres coupables d’avoir influencé le “héros”, le feu repart à l’envers, reconstituant la couverture du Quichotte. J’ai été ému, au spectacle de cette fiction survivant aux cendres de la foi du Moyen Age.