Je me suis aperçu qu’une vieille amie, qui habite maintenant le sud de la France, avait posté en guise de profil Facebook une photo prise par moi. Elle y est belle et radieuse, portant des lunettes noires, telle qu’elle veut paraître. Je suppose que c’est la raison pour laquelle elle publie cette image (ne connaissant sans doute pas le moyen d’isoler un détail, car ses compétences numériques sont limitées). Elle aurait pu me demander la permission, d’autant que cette photo, prise dans la campagne toscane, la montre avec ma mère, qui s’essouffle à la suivre, et Cyril qui pavoise. Il porte le superbe costume Dior, gris perle, qu’il promenait un peu partout, et pouffe de rire à je ne sais quelle bêtise que j’ai dû dire. Ce souvenir me saute à la figure, ainsi exposé, et commenté par l’amie en question : à quelqu’un qui lui demande si elle a changé de fiancé, elle répond que c’est un ami peintre, établi depuis peu dans la région.

Mon sang ne fait qu’un tour. Enfin, plusieurs tours. Un verre de vin rouge à la main, j’ébauche un commentaire désobligeant en dessous de la phrase incriminée (il faut préciser que cette consultation se fait depuis la page Facebook de ma mère, ce qui m’a permis de constater que Cyril, qui m’a bloqué, a liké la maudite photo). Cela pourrait être quelque chose comme : Quelle idée d’aller s’enterrer là-bas avec son officier prussien ! Je m’avise que cette remarque n’est pas très aimable pour notre amie Laure, qui a elle-même fait le choix de vivre dans le midi avec son amoureux, et qu’elle risque d’en mettre en difficulté la signataire (ma mère). J’efface les mots à peine formés, et j’appelle ma mère.

Elle éteint la télévision, toujours active en cette heure vespérale. Elle est choquée, elle aussi, que Laure ait publié unilatéralement cette photo blessante pour moi. J’insinue que la photo est également déplaisante pour elle, Michelle, qui n’y apparaît pas sous son meilleur jour. Je lui dicte les griefs à formuler à notre amie, lorsqu’elle l’appellera demain matin. Si elle veut, je peux me charger moi-même de recadrer la photo. Je préfère ne pas l’appeler directement, c’est plus diplomatique si cela passe par la voie maternelle. J’en profite pour critiquer l’installation de Cyril dans le Vaucluse, que va-t-il faire dans cette galère ? Ma mère me répond que c’est son droit.

Je vérifie si Laure, par hasard, n’aurait pas publié d’autres posts tombant sous le coup de mes fureurs. Il n’y a que des liens vers des articles. Il y a, dans son historique, d’autres photos de Cyril en sa compagnie (mais c’est moi qui les ai postées, comme du reste celle qu’elle affiche aujourd’hui). Je retourne consulter sa page, à lui, où m’énervent les fantômes d’amis communs, et l’impossibilité où je suis d’accéder à toutes ses publications. Toujours le même commentaire de Rosette, le même portrait que j’ai vu cent fois. Dans les archives du réseau social, des images qui n’en finissent pas de revenir, des images que j’ai postées, au temps de notre bonheur, et qui me désespèrent. Cette boutique à Londres, où il faisait l’imbécile avec un rire d’enfant. Je découvre une photo, au moins une, que j’ignorais. Elle est probablement prise dans son ex-appartement du onzième arrondissement, il est en train de lire un livre. Ses cheveux retombent élégamment, son demi-rasage est harmonieux. Il a un côté jeune premier qui recouvre son côté sale gosse, quand nous étions ensemble. Je pleure, intérieurement, de l’absurdité d’être séparé de lui.

Sur son site, peu de nouvelles toiles. Je ne sais pourquoi, je remonte une énième fois vers les années 2017, 2016, comme si j’allais surprendre dans le passé un événement qui aurait échappé à mon inspection. Mon portrait est resté en place, parmi les autres. Rien n’a bougé. Il y a deux ou trois articles inconnus de moi, qu’il a mal scannés et que je déchiffre difficilement. Celui qu’on vient de lui consacrer dans Art Press, et dont j’ai été le lointain artisan en le faisant écrire dans cette revue. “Ma mère” pourrait signer un commentaire Facebook à ce propos. Je fais les cent pas sur cette scène, je vois des traîtres à chaque détour. Je rêve qu’il se passe quelque chose.
Il a mis sa nouvelle adresse. Je vais sur Google Maps regarder à quoi cela ressemble, la rue B…. à B…. Des portes closes, une rue déserte. Je fais avancer la flèche, plus loin, pour en voir davantage.

Hier soir, je montre à un ami l’une des nombreuses vidéos qu’a postées, sur YouTube, un type dont l’identité m’est inconnue (il paraît que je prononce mal Youtube, que je prononce Youtoube, alors qu’il faudrait plutôt si je ne me trompe fermer le u). Il s’agit d’une déconstruction méthodique des féminismes médiatiques, s’appuyant sur des pourcentages argumentés, des articles de journaux, des références à l’Histoire. L’auteur s’amuse par exemple à saper ces propos à l’emporte-pièce qui présentent les femmes comme les principales victimes du COVID, ou plus largement de tous les maux que peut endurer l’espèce humaine. Il appelle cela le gynovictimisme. Il dit son commentaire d’un ton neutre, très discrètement ironique, et prend un plaisir manifeste à refroidir des “théories” balancées dans le feu de la passion. Mon ami l’imagine normalien, planqué dans sa turne de la rue d’Ulm et y élaborant ses dissertations érudites. Je suppose plutôt un nerd, probablement marqué à droite, soucieux de donner des gages d’objectivité scientifique.

Les images sont frustes. Pour traduire l’idée de déconstruction, on voit un chantier où gisent des ruines. Le fantasme féministe du patriarche occidental est représenté par un vieux père Noël réjoui, à barbe blanche. Chacune de ces vues dure un peu trop longtemps, nuisant à l’efficacité du texte. Parfois, pour lire la déclaration d’une de ses adversaires, le narrateur se croit obligé de déguiser numériquement sa voix, et d’imiter le couinement de quelque sorcière. Son parallèle avec les bigotes du XIXeme siècle, illustré par une caricature de Daumier, gagnerait à être développé plus finement. Des milliers de gens ont regardé ses vidéos, et l’on trouve en bas de page leurs opinions, où se révèlent des affects moins tamisés.

Jean me parle de ces influenceurs qui ont des hordes de followers sur Instagram, et prennent le pas sur les journalistes patentés. L’un de nos amis communs, qui balance tout et n’importe quoi sur ce réseau, ne risque guère d’être suivi car il y faut un thème fédérateur. Ainsi, je pourrais créer un fil Instagram sur les collants, cela serait successful. Je lui explique que je suis incapable de me créer un compte, parce que toutes mes photos sont sur mon ordinateur. Je lui demande de me montrer l’Instagram de Cyril, auquel il n’est pas question que je m’abonne. J’y vois une kyrielle de photos, de likes, de commentaires, qui avaient échappé à mes précédentes enquêtes. J’ignorais qu’il avait exposé dans telle galerie, ou que telle amie, qui m’avait pourtant juré de ne plus le revoir, avait été portraiturée par ses soins. Je découvre, en faveur de son compagnon, une propagande dont il ne s’est jamais donné la peine pour moi. Je m’enfonce dans l’ombre, à mesure qu’il se frotte à la lumière.

Ma mère m’a laissé hier un message, à la fois affectueux et culpabilisant. C’est ta maman. Tu pourrais m’appeler. Je le fais une ou deux heures après. Elle me répond, comme toujours, d’une voix traînante, un peu accablée. Elle semble s’extraire à grand peine d’une gangue de dépression (mon grand fond malampia, dirait la séquestrée de Poitiers). Le seul événement qui l’inspire, c’est ce qu’elle a vu à la télé. Une émission sur le génocide arménien, ou l’éradication d’une minorité aux Etats-Unis.
J’écoute cela sans l’entendre. A vrai dire, je ne souhaite lui parler, pour alimenter la chronique du jour, que de mon ex- compagnon Cyril qui a décidé d’acheter une maison à Beaucaire. Je le lui représente s’enterrant dans ce trou de province, renonçant à la carrière brillante qu’il eût pu faire à Paris. Elle n’abonde pas dans mon sens, car pour elle c’est très chic d’habiter une aussi belle région. Je finis par avoir raison de ses arguments, à force de lui démontrer que Cyril, le soir en hiver, s’ennuiera auprès de son Allemand austère. Si au moins il faisait de la peinture abstraite, ou de paysage. Mais du portrait mondain. Je fais feu de tout bois, reprenant, mot pour mot, la rhétorique que je viens d’infliger au porteur de cette nouvelle.

Ma mère reconnaît, de toute façon, qu’il n’est pas très avisé dans ses choix. Elle me dit que demain, mon frère viendra lui apporter des courses. Je l’invite à faire attention à ne pas attraper le virus, à rester à distance, etc. Elle aimerait poursuivre cette conversation, mais je l’écourte, pressé d’exorciser mon énervement. Un collègue m’a laissé un message, car il souhaiterait m’entretenir de deux sujets. Dans la discussion, il s’avère que le premier sujet (mutualiser nos cours à la fac, pour lutter contre les ravages du politiquement correct) n’est que prétexte à aborder le second (obtenir le 06 de mon éditeur, qu’il veut relancer à propos d’un manuscrit en souffrance). Je me sers enfin un peu de vin rouge, et vais regarder le Facebook de Cyril, de son mec. L’ami de tout à l’heure m’a promis de m’envoyer des photos de sa future maison à Beaucaire.
Voici une photo que je ne connaissais pas, prise dans quelque salon d’art contemporain. Cyril y pose auprès de Julian, il est élégant, amoureux. J’essaie de déchiffrer dans cette image le lien invisible qui les unit. Cela continue de me hanter pendant le repas, où je raconte à Charles, en fourbissant mes effets, l’histoire de la maison. Un lien non dénoué, qui m’encombre, que je n’arrive pas à déplacer.

Hier après-midi, au creux d’un dimanche de routine où ma mère vient arroser le jardin, j’ai la mauvaise idée de rendre visite au compte Facebook de Cyril. Je me doutais bien qu’à l’issue de nos échanges aigres-doux du mois de juillet, il m’avait supprimé du cercle de ses amis  (d’autant que je ne voyais plus rien apparaître le concernant ; déjà, vers la fin de notre histoire, il s’était débrouillé pour limiter mon accès à ce qu’il publie). Hier, je découvre qu’il m’a non seulement unfriendé mais bloqué – si bien que je ne vois plus la moindre des nombreuses photos où je l’avais taggé. C’est comme si toute notre aventure, tout d’un coup, était privée de visibilité. 

Cette vitre opaque à laquelle je me heurte me met en rage. Je demande à ma mère de me communiquer ses codes d’accès à Facebook, afin d’aller épier de ce côté-là ce que devient le compte. Naturellement, elle ne s’en souvient pas. Dieu merci, je les ai en mémoire – et je fais défiler sur le mur maternel les rares publications partagées par Cyril : celles, notamment, relatives à son accrochage de l’été dernier chez L.. G…, à quoi un reportage dans une revue de design paraît donner un regain d’actualité. Ma mère, innocente, voudrait voir ses nouvelles toiles. Je chasse ses mots comme des mouches, tout entier à ma souffrance de tomber sur ce texte inconnu de moi. Enfin je m’aperçois que c’est écrit par un de mes amis, envoyé là-bas en mission de reconnaissance, il y a trois mois, et faisant un article de complaisance. 

Je ne peux m’empêcher, dans la foulée, de regarder qui a liké ce lien, qui a liké les précédents (ce que j’ai déjà regardé en son temps), pour mieux dénombrer les faux amis, les félons, les fidèles. J’arpente fébrilement la liste des amis de Cyril, telle qu’elle apparaît depuis le compte Facebook de ma mère, en y cherchant les indices de quelque trahison de l’un ou de l’autre. Elle, elle veut toujours voir ses nouvelles toiles. Je l’emmène sur le site de Cyril, que j’explore en détective obsédé, avide de croiser un détail qui me mettrait sur une piste. Je ne savais pas qu’il avait fait un portrait de Laure Fardoulis. Il est daté de cette année. Pourtant, elle prétend lui avoir fermé sa porte. Peut-être l’a-t-il croquée d’après photo. C’est comme cette vue en plongée de notre jardin à Venise, il l’aura retravaillée après coup. Où est mon portrait ? Je me persuade qu’il a effacé, comme les autres, cette image de moi. (En fait, me disait ma mère tandis que je visitais son album Facebook, il n’en a pas effacé tant que ça). Le tableau est toujours là.

Elle vient de revoir Quai des Orfèvres. Je m’en fous. J’ai trouvé, dans cette pérégrination morose, un moyen de ranimer le lien que j’ai perdu. Il ne me suffit pas de raconter des histoires de ma vie avec Cyril, de ma rupture avec Cyril, de mes polémiques avec Cyril. Il me faut aussi, à intervalles réguliers, aller fouiller ces lambeaux de notre intimité passée, traquer une fiction qui n’est plus rien. Je me demande même si je ne goûte pas, dans ce récit fantôme, un plaisir plus fin que nul autre. Ma mère me laisse seul, elle rentre à pied.

Je retourne aussitôt sur sa messagerie, il y a des choses que je n’ai pas vues. Le compte Facebook du garçon qui vit à présent avec Cyril – et qui m’a bloqué, lui aussi, quelque jour où j’avais laissé des smileys désobligeants au bas d’une de ses photos. Je découvre que son image de profil est le portrait (romantique, idéalisé) que son nouvel amoureux a fait de lui. Manière d’officialiser leur relation qui m’exaspère, qui me condamne aux ténèbres. Des gens de sa famille, des amis d’Allemagne mettent des petits cœurs pour commenter cette image. J’hésite à déposer une perfidie, que la signature de ma mère rendrait suspecte. Je me renfonce dans l’ombre, regardant défiler tous ces noms qui me sont étrangers et sur lesquels je pourrais cliquer, à leur tour, afin de poursuivre mon enquête à l’infini.

Je me donne des raisons de suspendre cette investigation qui me rend fou. Je continue, cependant, de traîner sur Google Images, où je vérifie pour la cinquantième fois que l’actualité de Cyril se limite à de vieilles photos de tournage de mon film Fantasmes et Fantômes, à des portraits de Pierre Barillet ou de Rosette, vus et revus depuis belle lurette. Il y a aussi des photos de Julian, son mec, tellement plus beau il y a dix ans. Aucune photo d’eux ensemble, pour le moment. Que des traces de Cyril et Noël, de cette affaire déjà bonne pour le grenier. J’oubliais Instagram, où je sais que Cyril a un compte. Il n’y publie que rarement, parfois des reproductions de dessins achetés à l’hôtel Drouot. Il n’y a guère non plus de gens qui commentent : à peine un esthète italien, croisé lors de notre séjour à Rome, et qui se répand ici en propos mielleux. Encore un qui a dû se réjouir de nous savoir séparés. Voici Machin qui s’est abonné à son compte, faisant fi de notre rupture – à moins que ce ne fût, si j’ose dire, de mon vivant. En voici un autre au compte duquel s’est abonné Cyril, cela doit dater du temps où nous étions ensemble. 

En attendant une amie, je repense à toutes ces fenêtres que j’ai ouvertes sur du vide. Il y a quelque chose qui m’échappe. Une dimension du désastre que je n’ai pas élucidée. Le vrai couple qu’ils constituent, avec leur cercle d’amis, leurs voyages, leur vaisselle. Cyril et moi, ça ne comptait pas vraiment, il n’y avait pas assez d’assiettes dans le placard, de dîners à la maison. Ce n’était pas une histoire comme les autres, ce n’était même pas une histoire – et pourtant je ne me lasse pas d’en ramasser les morceaux. Pendant une partie du dîner, je ressasse intérieurement cet enfermement. J’arrive à faire semblant de m’intéresser au présent, et puis je ramène la conversation sur cet été : sur ces mails échangés avec Cyril, et qui ont consommé notre brouille. La nuit tombe sur mon jardin. Je fais lire à Aurore son dernier message, à lui, où il prétend effacer, en quelques mots, les cinq années que nous avons partagées. Mon locataire nous demande de ne pas rester là à discuter, car il est vingt-trois heures quinze et il doit se lever tôt.

Ivre du vin que j’ai trop bu, ivre du plaisir de souffrir, je demande à Aurore l’accès à son Facebook – d’où je pourrai, peut-être, en voir davantage. Il y a en effet des publications que j’ignorais : celle de son article paru dans Art Press sur Jean-Christophe Averty (il n’y a pas beaucoup de likes, me fait remarquer Aurore, mais je relève au passage tel ou tel petit cœur qui me heurte) ; la photo d’une séance de pose chez Galllimard, mettant en scène un écrivain dont il ne divulgue pas le nom, mais que je devine être Patrick Mauriès. Et puis, les éternelles images de son accrochage chez G…, avec ces commentaires de soi-disant amis à moi, dont j’éprouve à chaque fois à neuf la déloyauté à mon égard. Quel maigre trésor. Si Aurore n’était pas là, je continuerais sans doute à cliquer, à chercher tout ce qui recèle une possible révélation.

Après son départ, j’essaie d’ailleurs de retourner sur son compte, mais mon ordinateur n’a pas gardé ses codes en mémoire. Je m’écroule sur mon lit, fin saoûl, en caressant mon chat, pareil à une actrice qui sort de scène et dont le maquillage coule un peu partout.

Rendez-vous chez le médecin, hier matin, pour obtenir une ordonnance de radio. Mon bras me fait toujours mal. Cela me taraude, la nuit, on dirait que cela remonte jusqu’à la nuque. J’imagine une sclérose en plaques. Je sèche mes examens de sang, prescrits par mon médecin habituel qui est parti entre temps à la retraite. J’ai trouvé, pour les reporter sine die, tous les prétextes nécessaires. Ce n’est pas le moment de traîner dans une salle d’attente avec des vieillards, et de m’exposer aux germes flottants du COVID. Et puis, mon taux de sucre n’a pas encore eu le temps de fondre, je n’ai perdu que trois kilogs. Je n’ai pas tout à fait renoncé au vin.

J’ai à peine fermé l’œil, non pas tant à cause de l’angoisse que des idées obsédantes qui me traversent, des fantômes de pensée qui s’amenuisent avec le jour. J’ai écrit deux pages et demi, non sans difficulté. Je m’énerve, et fais un boucan d’enfer, parce que le placard où je cherche à récupérer mon dossier médical est bloqué par l’aspirateur de Charles. Arrivé avec quelques minutes de retard, je m’affole de ne pas trouver sur l’interphone le nom du médecin avec qui j’ai rendez-vous. Je ne suis pas sûr d’être dans la bonne salle d’attente. Les patients assis là ne savent que répondre à mes questions. Je sonne à nouveau à l’interphone. Il n’y a personne au standard. Une voix juvénile me rassure. Ils doivent me prendre pour un fou.

Je rassemble mes esprits, en lisant quelques pages des souvenirs de Pauline Carton. Je n’ai pas l’humeur à rire de ses paradoxes. Je trompe le temps en allant aux toilettes, en m’essuyant minutieusement les mains avec le gel hydroalcoolique qui est posé là. Le patient en face de moi porte un masque, je répugne à mettre le mien. Cela fait une demi-heure que j’attends. Une jeune femme vient me chercher. Elle me demande ma carte vitale, me pose quelques questions auxquelles je fais la réponse la plus neutre qui soit. Concernant le test de diabète (voilà le mot lâché, qui me terrifie), il vaut mieux, en effet, attendre que mon régime alimentaire ait porté ses fruits. Il y a quand même du sucre dans les sushi. Mon explication de mes crises de goutte par mon addiction au champagne (auquel je déclare avoir renoncé) ne semble pas la convaincre tout à fait.

Elle prend ma tension. 15. 10. Elle la prend une deuxième fois. 15. 10. Elle brandit sous mes yeux le mode d’emploi d’un tensiomètre, que je suis bien décidé à ne pas acheter. Je m’évertue à chasser cette nouvelle angoisse, en lui disant que 15. 10, ce n’est  pas si élevé que ça. Elle fait une moue inquiétante. Elle me parle des risques d’AVC. Dans son trouble, elle a oublié de vérifier les réactions de mon bras droit. Elle me fait faire quelques tests auxquels je me plie sans conviction, cherchant, intérieurement, une porte de sortie à cet espace qui se resserre. Elle admet que l’insomnie peut influer sur le chiffre de ma tension. De ma consommation de thé, que j’invoque comme cause possible, elle ne dit mot.

Je ne la vois plus que comme une remplaçante incompétente, et suis d’ores et déjà décidé à ne plus remettre les pieds dans ce cabinet. Je m’attache aux détails accablants : son smartphone qu’elle saisit pour consulter les effets indésirables d’un médicament, son calepin qu’elle consulte, pas sûre d’elle, pareille à une étudiante anxieuse. On croirait qu’elle passe devant moi un examen, que je l’impressionne. Je la déteste de me laisser ainsi seul, avec mes démons. Le retour à la maison est privé de la faible légèreté que je convoquais à l’aller. Ma mère, au téléphone, me dit qu’il est plus normal d’avoir cette tension à cinquante-cinq ans qu’à quinze ans (j’étais, dès cette époque, sujet à de telles poussées). Charles en fait des tonnes en me racontant qu’on lui aurait trouvé 16. 8, en un temps où il ne dormait pas et se gavait de café. Ces maigres charités ne m’apaisent pas. Je tente une sieste, où je pourrais perdre de vue mon fantôme.

Une réflexion de ma psy, il y a quelque temps, continue de m’intriguer. Nous parlions du sublime, un thème qui revient souvent dans nos échanges, et dont j’ai du mal à donner une définition un peu précise. “Le sublime, c’est le féminin”, me dit-elle très simplement. Elle balaie ainsi les généralités agressives dont je l’abreuve, sur les différences entre hommes et femmes, les apories du féminisme, etc. Le féminin, c’est une autre affaire, qui ne se limite pas au sexe. J’y ai songé, notamment, en regardant un film de Pabst qui s’appelle L’Enfer blanc du Piz Palü. On y voit un couple d’alpinistes que défait la tragédie, dès le début, car l’homme fanfaronne, en proie à une sorte d’hubris qui l’incite à braver le danger. Sa femme chute brutalement dans une crevasse, et y trouve la mort. Il ne cessera, par la suite, de voir le visage de sa bien-aimée à travers ce gouffre creusé. Quatre ans avant l’avènement de Hitler, c’est presque, me semble-t-il, une allégorie anti-nazie, qui renverse le sublime propre au film de montagne pour lui faire dire tout autre chose. C’est d’autant plus frappant que le principal personnage féminin est joué par Leni Riefenstahl, qui deviendra bientôt la chantre du masculinisme héroïque prôné par le IIIeme Reich. Le “héros” du film, cessant de lutter, finira pour sa part par s’évanouir dans la neige, par se fondre dans la montagne à l’instar de la femme perdue. 

Séance pénible chez ma psy, hier soir. Enervé par une matinée d’écriture qui a été peu productive, je lui balance, la voix tendue, mes frustrations de n’être pas reconnu comme je voudrais l’être. Je pourrais lui parler de ce qui s’est passé, de ce fantasme d’offrir une fin à mon livre qui m’a bloqué pendant de longues minutes. Je répugne toujours à entrer dans le détail de mes obsessions, je me réfugie dans des considérations générales sur l’orientation à donner à ma vie. En évoquant ce lien qui ne se fait pas avec l’autre, dans le registre artistique ou amoureux, je suis presque agressif, vindicatif. Elle reprend sa vulgate, si souvent entendue, sur mes films qui sont formidables et qu’“ils” sont stupides de ne pas comprendre. Je vois bien, lui dis-je, que vous voulez me tirer du côté de la positivité, de la sublimation ; mais à quoi bon cette sublimation si elle ne satisfait en moi qu’un plaisir narcissique ? Je cite ce mot terrible de Cyril, à propos de mon film Fantasmes et Fantômes : “Il n’y a pas d’adresse.”

Elle me répond quelque chose comme : qu’en savez-vous ? N’auriez vous que mille lecteurs, ce serait déjà beaucoup si vos livres les bouleversent. Je me moque de ce lien aveugle. Je n’ose pas lui dire que je rêve d’un garçon, d’un étudiant, qui m’écrirait à propos de mon œuvre – et je finis par le lui dire. On ne m’approche guère que comme le biographe de Rohmer, l’auteur de bouquins sur le cinéma. Je m’apprête à dénoncer ces jeunes qui ne s’intéressent pas à la littérature, je préfère ravaler ce nouveau thème d’amertume. Elle se met à dire un peu n’importe quoi, à s’indigner de notre époque, à me célébrer comme un résistant dans le naufrage, que sais-je ? C’est notre conversation qui s’apparente à un naufrage, parce qu’elle se met au diapason de mon angoisse et de ma langue de bois.

Son patient de 19 h 30 lui téléphone. Elle lui dit qu’elle le rappellera dans quelques minutes. Je poursuis ma logorrhée, masqué, irrité. Peut être est ce un problème de “positionnement”. Je me représente, dans mes films ou mes livres, dans la position du père humilié, déchu, mis à mort. Je n’exhibe nul pouvoir, je n’assume pas le rôle paternel. Je demeure dans un entre-deux, j’incarne une chimère : ce monsieur barbu, en collants, qui se fait montrer du doigt par les beurettes. D’aucuns me disent que je devrais me laisser pousser la barbe, pour répondre aux critères de séduction. Ou alors, il faudrait que je bascule du côté du travestissement. Je mesure, tout en parlant, l’inanité de ces remarques, la manière caricaturale dont elles résument ma situation. Elle s’empêtre dans un discours sur les gens, qui seraient davantage prêts, aujourd’hui, à accueillir ce que j’appelle des “glissements de terrain”. Elle a un patient marié et père de famille, que travaillent ces questions. L’une de ses filles a mal vécu son changement de sexe (je crois comprendre, à demi-mot, qu’il s’agit de cela), l’autre l’accepte fort bien.

J’ai l’impression qu’on s’enlise dans un dialogue de sourds. Je voudrais trouver une conclusion à notre échange, dire quelque chose qui ne soit pas complètement vain. Je suis mal à l’aise, lui dis-je, dans ce rôle du père que je devrais pourtant occuper. Pour en finir, elle susurre un “Oui” sans appel. Je dépose l’argent sur son bureau et je m’en vais, non sans avoir jeté un furtif regard au miroir qui trône derrière elle.

Les rendez-vous avec ma psy se font maintenant au téléphone. Je suis mal à l’aise avec Skype, et au fond cela revient au même. Rien ne remplace, de toute façon, le poids d’incarnation d’une séance, la marche à pied qui la précède et qui la suit, l’ennui et la gêne qui la traversent. Au téléphone, on n’ose pas les silences, on a peur des temps morts. Je prends de ses nouvelles, je lui donne des miennes. Je lui dresse, de mes journées, un tableau édifiant, qu’elle ponctue de “ formidable !” censés me gonfler à bloc. Je fais le constat, qui n’est pas totalement faux, de l’effet bénéfique de cette vie recluse, pour moi qui ai toujours craint de demeurer seul avec mes obsessions. Je croyais à l’hystérie, à la mondanité champagnisée, comme remèdes à mon mal. Je m’aperçois que ces longues heures sans distraction me sont profitables.

Elle m’approuve, sans trop rebondir sur ces grands mots. Elle me parle de choses concrètes. Du Coronavirus, qui, selon son fils médecin, touche surtout des personnes âgées, ou atteintes d’une pathologie. Elle s’inquiète de savoir si je fais de l’hypertension. Quatorze neuf. Ce n’est pas beaucoup. Elle m’invite à respecter les mesures mises en place. On parle de la chloroquine (une de ses patientes, coincée à l’île de Ré au milieu de parents infectés, a pu constater l’efficacité de ce médicament). Je me reproche de ne pas évoquer des thèmes plus inactuels. Je songe à mon premier psy, qui, lui aussi, refroidissait mes ardeurs sublimes en me conseillant d’écrire sur les concierges.

Chez ma psy, ça sort d’un coup, comme ça : le sentiment d’un abîme qui me sépare de l’autre, d’un trou noir au cœur de moi où j’ai peur de tomber – et qui m’interdit la séduction, le sexe, si faciles pour autrui. La lourdeur de l’enjeu, pour peu que je sois confronté à quelqu’un qui me plaît. Comme si ma vie, à la lettre, était en jeu. Mon goût pour ceux qui ne me désirent pas, ma phobie des choses sexuelles. Elle répond à tout cela par ses habituels propos valorisants, destinés à me convaincre que je suis exceptionnel, au-dessus du médiocre. Ce refus de ma négativité m’énerve, comme m’énervent les imprécisions qui révèlent qu’elle m’écoute en diagonale. 

Elle évoque, d’une belle formule, cette quête du Graal que serait pour moi la recherche amoureuse. Il s’éveille, en moi, un souffle de tendresse brisée pour ma mère, et je verse quelques larmes. Elle passe outre. On revient sur des épisodes de mon enfance : les conflits, les ruptures, le lien perdu qui aura été, à mon sens, le maître mot de mon histoire. Il me semble reprendre une rengaine tant de fois chantée. La porte qui s’était entr’ouverte vient de se refermer en beauté. Je ne suis pas sûr qu’elle s’en soit rendu compte. Elle est plutôt contente que j’aie pu trouver une phrase de conclusion. Elle fixe les billets que j’ai laissés discrètement sur son secrétaire. Il n’y a que trente euros. J’ai confondu (“dans mon émotion”) un billet de dix et un billet de cinquante. Les actes manqués, me dit-elle sur le seuil.

Je suis déçu de n’avoir pas été plus loin, déçu de la trivialité de ses remarques. Je songe en même temps qu’elle n’est pas là pour m’impressionner ; que ce qui importe, c’est le mouvement qu’elle réveille en moi et qui va au delà de nos séances. Je songe à ce Graal dont elle m’a parlé et qui est, peut-être, la coupe merveilleuse que m’ont léguée mes parents et que je conserve pieusement. Pourquoi (alors) ce fameux étron laissé dans le lit, en ce jour où ils m’accueillirent parmi eux ? Je renonce à comprendre, je me laisse aller au mouvement.

Rêvé à ce bel étudiant des Beaux-Arts de Nantes que je fréquente un peu, et qui, l’autre jour, m’a fait relire un entretien informel que je lui avais donné (à l’issue d’un de nos dîners alcoolisés). Son image a sans doute été ravivée par l’étudiant d’hier, dont j’ai regardé le journal filmé. Je parlais au Nantais, ou lui faisais passer un texte, lui révélant que j’étais amoureux de lui. Il accueillait cette confidence avec embarras, il se drapait dans sa pureté.

Rêvé aussi de ma psy, dont j’ai aperçu, l’autre soir, le visage redevenu sérieux après qu’elle m’a quitté dans un grand sourire (ce sont de ces clins d’œil en coulisse que permet Skype, pour peu que traîne la déconnexion). Elle s’éclipsait un moment, pour aller ouvrir la porte au patient suivant. Mais le mur qui me sépare d’ordinaire de cette antichambre s’effondrait, tel un rideau de théâtre, plus ou moins par la faute de ma psy qui ne prenait pas les précautions nécessaires. Un inconnu surgissait, gueulant, tempêtant, nullement gêné de me voir là. Elle se retournait vers moi, confuse devant ce scandale.