MEMOIRES (8)

Polémique, par mails interposés, avec un ami qui m’a envoyé un sien article, paru dans La NRF. Il y parle d’un écrivain oublié (Raymond Schwab), en relativisant cet oubli qui touche, selon lui, la plupart des auteurs nés dans les années 1880. Il ne voit guère que Bernanos, Morand ou Cendrars pour faire figure de rescapés, dans ce naufrage. Je le soupçonne de forcer le trait, en sauvant les écrivains qu’il admire et en jetant par-dessus bord ceux qu’il néglige. C’est une discussion que nous avons souvent. Pour ne pas avoir l’air de ramener éternellement mon Mauriac, je l’entoure d’autres noms encore moins discutables (Guitry, Cocteau, Giraudoux, voire Larbaud), en tout cas quant à la trace qu’ils ont laissée, et je lui balance ce paquet. Je ne suis pas si convaincu que cela de mon top five, où figurent deux dramaturges (ce qui n’est pas de jeu), et des noms à la postérité fragile. Qui, à part moi, cite encore Mauriac ou Giraudoux ? Je joue malgré tout cette partie, sur une scène imaginaire.

Je redoute que sa réponse ne soit cinglante. Il m’avoue avoir lu récemment un Mauriac (Le Mal), qu’il a trouvé beau. Il pointe à juste titre, chez ce romancier, le rétrécissement de l’horizon en cours de lecture. Quant à l’objet de notre échange, il me certifie que Larbaud, de nos jours, est encore plus méconnu que P-J. Toulet. Il ne prend même pas la peine de relever les autres noms que j’ai cités (n’osant pas dire, sans doute, que ce sont mes marottes). La postérité de Morand, m’assure-t-il, est bien plus dynamique. Je peux difficilement lui donner tort. J’ai vu, ces dernières années, se multiplier les lecteurs d’Ouvert la nuit ou de Venise, là où ceux de Thérèse Desqueyroux se raréfiaient à bas bruit. Il y a, à cette injustice, bien des causes que l’on pourrait analyser : pourquoi Mauriac s’éloigne-t-il à ce point, quand Bernanos… ? Pourquoi Céline a-t-il gagné la bataille, quand Montherlant… ? Le classicisme n’a plus bonne presse, la modernité se niche un peu partout, y compris pour réévaluer des auteurs qui n’y prétendaient pas.

Une partie de moi reçoit ces coups, et souffre de voir méprisées des œuvres que j’ai tant aimées. Un autre, en moi, continue de faire comme si de rien n’était, et de dresser un autel à ceux qui sont morts. En tête de mon profil Facebook, j’ai posté une photo de la terrasse de Malagar. C’est en fait une capture d’écran d’un film que j’y ai tourné à vingt ans, repérant les lieux pour une adaptation d’Asmodée. Toutes les bobines Super 8 que j’ai conservées de cette époque montrent la même chose : un décor vide, qui attend un dieu disparu.

1 Commentaire
  • Michelle Herpe
    Posté le 11:52h, 14 janvier Répondre

    Je te lis…

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