MAISONS (5)

Je ne suis pas très convaincu par cette annonce. Charles, en voyant les photos, repère une corde, accrochée au plafond, pour se pendre. Je demande l’adresse, pour regarder un peu les alentours sur Google Maps. Ils ne me rassurent pas. Collée au portail, une maison voisine s’annonce, dont l’agent immobilier s’est bien gardée de me parler. Elle me jure ses grands dieux que ce sont des Parisiens, qu’ils ne sont jamais là. Je pourrais décommander le rendez-vous de samedi, d’autant que le site de la SNCF formule de curieuses exigences. Pour être habilité à voyager au delà des cent kilomètres réglementaires, il faut produire un coupon, préalable à toute réservation de billet. J’achète les billets, et laisse Charles se débrouiller avec ce coupon, dont il ne trouve aucune trace, quelque manipulation qu’il fasse.

Cela fera au moins une balade, même si l’on nous arrête à l’entrée du quai. On passe sans problème. Impossible de trouver une place assise. En face d’un siège sur deux, un autocollant prescrit de garder ses distances. Les gens en profitent pour s’étaler, pour mettre leurs sacs. Charles, que j’envoie en éclaireur parmi les rangées, se voit refouler. On se replie sur des strapontins, sur lesquels on n’a pas le droit, en théorie, de s’asseoir côte à côte. Des familles se déversent dans ce petit espace, avec l’éternelle gamine qui essaie d’attirer mon regard, avec le père, un instant, dont les yeux croisent les miens. Je sens Charles prêt à en découdre avec ce spectacle de normalité. Il a emporté Le Grand Cahier, un livre que lui a conseillé Arthur et où il est question d’enfants qui martyrisent leur grand- mère. Cela lui tombe des mains. Peut-être dit-il cela pour me faire plaisir, car j’ai émis des réserves a priori sur la qualité littéraire de ce roman.

Je suis tout entier à la lecture de Dieux des planches, où Béatrix Dussane évoque les gloires théâtrales de la Belle Epoque. Le rythme du train accompagne mon exaltation de voir revivre, sous cette plume aussi oubliée que ceux dont elle parle, Lucien Guitry ou Eve Lavallière. Elle les croque avec une fine sensibilité, ne se contentant pas de raconter des anecdotes ; traçant de chacun d’eux un portrait, à la fois dramatique et psychologique. Je suis à ma place dans ce monde de fantoches, qui ressuscitent à la faveur du temps compté du voyage. Le sablier qui s’écoule m’arrache (et les arrache) au néant. Voici le point final aux souvenirs sur Sarah Bernhardt, encore plus belle en son couchant qu’en son aurore. Nous sommes arrivés à Joigny. Plus qu’un paragraphe.

Devant la gare, une femme accueille un groupe qu’on n’arrive pas à identifier. Je penche pour une location Airbnb, Charles pour une réunion familiale. On compare la vision que nous entretenons, l’un et l’autre, des gens. Il s’avoue très misanthrope, ne voyant rien à sauver dans l’humanité ordinaire. Je confesse mon vieux fonds chrétien, qui m’incite à trouver de quoi m’émouvoir dans la promiscuité la plus banale. Les voitures s’éloignent. Nous montons dans celle de l’agent, qui me fait signer une attestation de visite. Je l’invite à déplacer un sac qui encombre mes jambes. Elle le fait de mauvaise grâce, et me précise que nous aurions dû l’attendre de l’autre côté de la gare. On file à travers champs, en débattant de l’effritement, qu’elle conteste, des prix des maisons à vendre dans la région. On va voir comment cela évolue, lui dis-je, pour avoir le dernier mot.

Je reconnais la maison inspectée sur Google Maps, à son portail vert et à cette fameuse maison voisine, dont l’entrée, Dieu merci, ne communique pas avec celle-ci. Il y a une seconde maison à droite, où aboie un énorme chien qui, nous dit-elle, n’est pas méchant. Je reconnais surtout la grange, au fond du jardin, qui est ce qui m’intéresse le plus dans ces lieux. Je remets à plus tard la visite de la longère. D’abord, ces petites cabanes en brique, ou en pierre, où l’on peut rêver de n’importe quoi. D’une chambre d’amis, d’une geôle où m’enfermerait un maître cruel. Je sonde ces amas de planches, sous l’œil perplexe de la dame. Je lui parle de ces pièces de théâtre que j’aimerais jouer dans la grange : un toit et des murs éventrés, un chapiteau inachevé. Vous faites du théâtre ?, demande- t-elle. Je vois des invités buvant du champagne, sous cette voûte improbable.

Les confins du jardin m’attirent, avec leur ruisseau que traverse un semblant de pont. Il suffit de faire sauter ces grillages que l’ancien propriétaire a disposés un peu partout, pour éviter que les chats ne s’égaillent trop loin. Un petit bois s’étend, au delà de ce filet d’eau qui s’écoule et que je prends en photo (j’enverrai cela à ma mère). Je m’efforce d’imaginer des arbres qui cacheraient la maison d’en face. Il en faudrait beaucoup. Chez les autres voisins, on aperçoit une piscine hors sol, et des balançoires qui font craindre la présence d’enfants. On entend des gens qui discutent. Les soi-disant Parisiens, me dira Charles, ont leur plaque immatriculée dans l’Yonne.

Je résiste à la tentation de lui dire, d’une voix trop intelligible de la vendeuse, à quel point cet endroit me plaît. On finit par visiter l’intérieur de la longère – qui m’importe moins, pour peu que l’électricité fonctionne. C’est le cas (la fosse septique est à remettre aux normes). C’est une enfilade de pièces à l’ameublement vieillot, avec des revêtements en trompe-l’œil sur les marches. J’admire les poutres, et la pièce du fond, qui devait être une écurie. C’est la seule qui ne soit pas basse de plafond. La porte est à demi détruite, et laisse passer le jour. On pourrait y installer quelque chose comme une salle de projection.

J’explore brièvement la cave, à la lumière de mon téléphone portable. Je renonce à pousser jusqu’au grenier, qui n’est accessible que par une échelle. Je ne me soucie même pas de savoir combien il y a de chambres (je pourrai toujours dormir dans un hamac, sous la grange). Est-ce que le prix est négociable ? Dans une certaine mesure, répond-elle. A cinquante mille euros, il y a peu de chances qu’ils acceptent. J’en déduis, intérieurement, ma marge de manœuvre, tout en laissant échapper que j’ai vingt mille euros de plus. Elle commence à me conseiller sur la gestion de mon capital, sur l’intérêt que j’aurais à garder un peu de liquidités pour les travaux. A cinquante-cinq ans, j’ai encore une chance d’obtenir un emprunt.

Je fais de nouvelles photos, y compris du mur de parpaings qui délimite le voisinage, et qu’il faudra repeindre. Je m’attarde au cœur de la grange, où je me projette dans le rôle du liseur, qui verrait, au-dessus des pages, les arbres frémir. Cette vision me satisfait. Je peux m’en aller, maintenant : j’ai trouvé ma scène. La dame a un peu de temps avant sa prochaine visite. Elle nous fait voir le village, où l’on ne croise âme qui vive. Elle nous signale une supérette. On devine, au loin, une église. On repart à travers champs. Je m’inquiète des forêts que l’on peut trouver par ici, et qu’elle prétend nombreuses. Il vaut mieux ne pas faire du vélo le lundi matin, quand affluent les automobilistes.

Joigny est morne. Un homme, torse nu, marche à notre rencontre, tandis que nous passons le pont pour aller me chercher de quoi manger. Une femme voilée descend la rue, devant un restaurant fermé. On découvre une boulangerie ouverte. Il n’y a plus de baguettes. Je demande à l’employée pourquoi il est impossible de faire un sandwich avec un autre pain. Elle me dit que ce sont les consignes de son patron. J’achète, ailleurs, un sandwich où la mayonnaise l’emporte sur le thon. On s’installe au bord de l’Yonne, face à un paysage qui pourrait être romanesque, et qui ne produit qu’un effet de temps suspendu. Charles me dit qu’en se mettant à mon point de vue, cette maison qu’on vient de visiter “coche beaucoup de cases”. Il tique pourtant sur les voisins, lui qui connaît ma sainte horreur du bruit. J’écarte cet argument, reflet de la misanthropie qu’on évoquait. Dans le train, où il s’assoupit, je retourne à mes dieux des planches, à Max Dearly, à De Max. Dussane décrit la façon, dans Le Roi, dont celui-là jetait des épingles autour de sa partenaire Marcelle Lender, pour simuler une coiffure improvisée. J’envoie à Arthur, à ma mère, une rafale de photos de la longère, du ruisseau, de la grange. J’ai trouvé ma maison. Arthur n’est pas enthousiaste. Il me demande si je continue à écrire sur tout cela.




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