MAISONS (3)

J’étais plutôt heureux, ce samedi matin où j’avais rendez-vous avec ma mère pour visiter un chalet à Saint-Julien-du-Sault. Il pleuvait légèrement. Protégé par ma casquette, je m’inventais des châteaux en Espagne, une vie où l’écriture, de nouveau, présiderait à mes jours et leur donnerait la direction qui leur manque. Arrivé en bas de chez elle, je commande un taxi, escomptant qu’elle descendra dans l’intervalle. Elle s’indigne que je ne monte pas la chercher ; dans l’affolement, elle oublie sa carte d’invalidité. L’Uber est déjà là depuis cinq minutes quand elle surgit, s’accrochant aux murs, quêtant une main secourable. Le chauffeur s’empresse pour lui ouvrir la porte, avec une affabilité qui me renvoie, comme toujours, au rôle du mauvais fils.

Passé ce préambule théâtral, la conversation va bon train. Elle se poursuit dans la gare, où nous avons trouvé refuge (en attendant que l’heure s’affiche) dans un espace convivial en forme de jeu de lego. Je lui demande si elle a lu mon recueil d’articles de Rohmer. Elle m’en fait l’éloge, cela va de soi, sans entrer dans le détail. C’est un livre de son fils et cela ne peut qu’être bien. Je pêche les compliments, je fais les questions et les réponses, triomphant d’obtenir son accord tacite. Pour qu’elle puisse monter dans le wagon, il faut que je maintienne mon bras fermement auprès d’elle, et je sens sur ma peau ses tremblements. Une dame, à côté de nous dans le compartiment, raconte bruyamment sa vie au téléphone. Je lis à ma mère un texte particulièrement corrosif de Rohmer. Elle se désole de voir défiler des villes aussi moches, une France qui ne ressemble plus à rien.

En gare de Saint-Julien, nous devons escalader un interminable escalier au-dessus du vide, en une reptation main dans la main qui s’apparente à une séquence d’Hitchcock. Elle s’engouffre, angoissée, sur la passerelle. Elle tombe littéralement dans les bras de la jeune femme qui nous attend, avec son compagnon – et la fait monter tant bien que mal dans leur voiture. Mon père les aurait qualifiés, il y a quarante ans, de marginaux. Dreadlocks, anneau dans le nez, passion de l’écologie. Je tâche de caler mes jambes contre le sac de légumes qu’ils ont rapporté du marché. Cela fait plusieurs mois que leur chalet est en vente. Il y a le problème de l’électricité, qu’on partageait avec le voisin moyennant une cote mal taillée. Il n’en est plus question. Des panneaux solaires, selon eux, feront très bien l’affaire et coûteront moins cher qu’une installation en règle.

En haut d’un chemin de terre, que je me vois mal gravir à vélo, voici ladite maison qui fait grise mine, sous la pluie qui redouble. La photo du Bon Coin avait une autre allure, nimbée qu’elle était de soleil et de verdure. J’inspecte la cabane de bricolage, qui pourrait, après force travaux, devenir une chambre d’amis. Je me rends compte que 800 m2, ce n’est guère davantage qu’un jardinet, encore rogné, à l’arrière, par un coin de gravier pour le parking. Une haie de fil de fer délimite un sentier, en bas, sur lequel les voisins et leurs chevaux ont droit de passage. Cela m’embête. Tous ces gens qui habitent alentour mettent à mal mon rêve de Thébaïde. Ma mère, elle, préfère que ce ne soit point trop isolé. Elle s’assied où elle peut, soutenue par la jeune femme compatissante. Je les laisse à leur dialogue pour explorer la cuisine, bien trop vaste à mon goût, et toute cette place perdue. La grande baie vitrée, qui donne sur le jardin, devait en mettre plein la vue dans les années soixante-dix, période probable de construction de cette bicoque. Cela sent le renfermé et le délaissé. Une affiche traîne au mur, vantant quelque meeting alternatif.

L’alimentation en eau de pluie, le puisard qui tient lieu d’évacuation, tout cela ne semble pas faire peur à Michelle qui vivait ainsi à la Poudarique. Alors qu’on remonte en voiture, elle admire le portail. Moi, j’ai l’œil attiré par des trous colmatés derrière la maison, et qui sont trace, m’explique-t-on, de travaux dont je me fous. J’essaie plutôt, en romancier rentré, de deviner ce qui les conduit à vendre, eux qui étaient là depuis à peine dix ans. Ils ont acheté un bus avec lequel ils projettent de faire le tour du monde, et qui est trop grand pour qu’ils puissent le garer dans le parking. J’en déduis intérieurement qu’ils espèrent financer leur voyage avec l’argent de la vente. Je suis déjà ailleurs. Pendant qu’ils me parlent de leur chat, Loukoum, compagnon de leur vie itinérante, ou me montrent les champs qui s’étendent tout autour, à perte de vue.

La solitude me fait peur. La promiscuité me fait peur, et je dénombre, perfidement, les habitations voisines sur le chemin du retour. Il faut bien décocher chacune des cases, pour s’assurer de n’avoir aucun regret. Ils ont bien compris que je n’étais pas enthousiaste. Ils continuent, vaille que vaille, à me désigner les appâts de la région. La petite plage au bord de l’Yonne où l’on va se baigner, l’été. Le cinéma local. La grande surface où l’on peut aller faire ses courses, non loin de la zone industrielle où elle a naguère décroché un CDD. Ils nous font encore l’éloge du restaurant juste à côté de la gare (celui d’en face est fermé). J’y entraîne ma mère, guettant, au moment de l’au revoir, une lueur de déception qui pourrait se trahir sur leur visage. Je les imagine, depuis des mois, faisant l’article à des visiteurs qui n’achètent pas. Des jeunes femmes étaient emballées, nous ont-ils dit ; mais leur banque n’a pas suivi. Je les imagine, coincés dans leur caravane, rêvant au départ.

On a une heure devant nous. Moi qui ne déjeune jamais, je trouve un plaisir coupable à échouer dans une gargote de province, où il n’y a rien d’autre à faire que manger. Au delà des tablées bruyantes, un buffet à volonté. Je n’ose y accéder en l’absence de la serveuse – que je vais quasiment tirer par la manche, en lui précisant bien que nous sommes pressés. Elle est désolée, elle est débordée. Je me sens tellement coupable de cette crise d’autorité que je fais assaut, pendant toute la suite du déjeuner, de politesses et de gentillesses. Je vais même chercher à manger à ma mère, qui ne veut surtout pas de gluten. En passant je glisse, dans son assiette, des mets que je compte bien récupérer dans la mienne. Le soleil inonde notre table, où je savoure un gratin dauphinois et lui parle de vieux films.

Tant pis pour le thé, qui risque de nous faire rater notre train. La serveuse, toujours dans ses petits souliers, propose de m’en verser un sur le comptoir. Ce n’est pas grave, je ferai une sieste. Je m’étends sur la banquette du compartiment, en tournant le dos à ma mère qui s’apprête elle aussi à s’endormir. Miraculeusement, je parviens à chasser de mon esprit toute pensée. Je sombre dans l’inconscience.




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