JALOUSIES (3)

Hier soir, je montre à un ami l’une des nombreuses vidéos qu’a postées, sur YouTube, un type dont l’identité m’est inconnue (il paraît que je prononce mal Youtube, que je prononce Youtoube, alors qu’il faudrait plutôt si je ne me trompe fermer le u). Il s’agit d’une déconstruction méthodique des féminismes médiatiques, s’appuyant sur des pourcentages argumentés, des articles de journaux, des références à l’Histoire. L’auteur s’amuse par exemple à saper ces propos à l’emporte-pièce qui présentent les femmes comme les principales victimes du COVID, ou plus largement de tous les maux que peut endurer l’espèce humaine. Il appelle cela le gynovictimisme. Il dit son commentaire d’un ton neutre, très discrètement ironique, et prend un plaisir manifeste à refroidir des “théories” balancées dans le feu de la passion. Mon ami l’imagine normalien, planqué dans sa turne de la rue d’Ulm et y élaborant ses dissertations érudites. Je suppose plutôt un nerd, probablement marqué à droite, soucieux de donner des gages d’objectivité scientifique.

Les images sont frustes. Pour traduire l’idée de déconstruction, on voit un chantier où gisent des ruines. Le fantasme féministe du patriarche occidental est représenté par un vieux père Noël réjoui, à barbe blanche. Chacune de ces vues dure un peu trop longtemps, nuisant à l’efficacité du texte. Parfois, pour lire la déclaration d’une de ses adversaires, le narrateur se croit obligé de déguiser numériquement sa voix, et d’imiter le couinement de quelque sorcière. Son parallèle avec les bigotes du XIXeme siècle, illustré par une caricature de Daumier, gagnerait à être développé plus finement. Des milliers de gens ont regardé ses vidéos, et l’on trouve en bas de page leurs opinions, où se révèlent des affects moins tamisés.

Jean me parle de ces influenceurs qui ont des hordes de followers sur Instagram, et prennent le pas sur les journalistes patentés. L’un de nos amis communs, qui balance tout et n’importe quoi sur ce réseau, ne risque guère d’être suivi car il y faut un thème fédérateur. Ainsi, je pourrais créer un fil Instagram sur les collants, cela serait successful. Je lui explique que je suis incapable de me créer un compte, parce que toutes mes photos sont sur mon ordinateur. Je lui demande de me montrer l’Instagram de Cyril, auquel il n’est pas question que je m’abonne. J’y vois une kyrielle de photos, de likes, de commentaires, qui avaient échappé à mes précédentes enquêtes. J’ignorais qu’il avait exposé dans telle galerie, ou que telle amie, qui m’avait pourtant juré de ne plus le revoir, avait été portraiturée par ses soins. Je découvre, en faveur de son compagnon, une propagande dont il ne s’est jamais donné la peine pour moi. Je m’enfonce dans l’ombre, à mesure qu’il se frotte à la lumière.

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